PRIME, retour sur 4 ans d’activité
Conférence annuelle de PRIME, école des Ponts, fevrier 2006
Initié pour s’intéresser aux conditions de production et de performance du « savoir » dans le cadre du l’union européenne, le réseau d’excellence PRIME nous livre ses conclusions au terme de 4 ans d’existence.Propos recueillis auprès de Philippe Larédo, coordinateur du REXUniversité Paris-Est, ENPC, LATTS (Laboratoire Techniques, Territoires et Sociétés)
PRIME dans ses grandes lignes ?
Philippe Larédo : PRIME, pour « policies for research and innovation in the move towards the European Research Area » a été l’un des premiers réseaux d’excellence (REX) signés. Il a débuté le 1er janvier 2004 et devrait être prolongé jusqu’en septembre 2009. PRIME rassemble aujourd’hui 51 institutions et 65 groupes de recherche de l’Union Européenne. Plus de 200 chercheurs et autant de doctorants participent activement aux quelques 30 activités que déploie le réseau.
Dans quel contexte est né votre réseau ?
Ph. L. : Le contexte proche est lié à l’agenda de Lisbonne (2000) et à l’ambition de l’Europe de devenir une « société de la connaissance » et un des espaces les plus dynamiques du monde, « l’espace européen de la recherche ». Mais pour comprendre l’émergence de notre spécialité il faut remonter à l’après deuxième guerre mondiale et ses innovations de rupture en série (de la bombe atomique au radar en passant par la transfusion sanguine) puis à la création de l’OCDE (à la fin des années 50) qui a mis très rapidement en exergue l’importance des politiques scientifiques et techniques.
A-t-on pris part, dès lors, à la naissance d’une science ?
Ph. L. : En effet, c’est dans ce contexte qu’a émergé une nouvelle spécialité, les « science policy studies », la rencontre de 4 disciplines : les sciences politiques, l’économie, la sociologie et la gestion. Cette spécialité a la particularité d’avoir des centres d’envergure mondiale en Europe (SPRU, Manchester) et une revue – Research Policy – reconnue comme revue d’excellence dans les 4 disciplines. Mais elle reste de taille modeste, ce qui rend la reconnaissance de cette discipline réduite dans de nombreux pays.
Les difficultés que nous rencontrons tiennent également au fait que ses « utilisateurs » (les politiques et leurs administrations) sont également ses financeurs directs ; elle ne bénéficie pas comme les sciences de l’ingénieur de cette relation triangulaire qui dissocie financeurs (les agences publiques de recherche) et utilisateurs potentiels de ses résultats (les entreprises). Du coup elle est largement tirée par l’aval, tout particulièrement depuis le début des années 90. Ce déséquilibre a conduit à un constat partagé entre collègues : les recherches sont largement incrémentales et s’inscrivent dans le modèle dominant des systèmes nationaux d’innovation.
Il était temps d’organiser les choses ?
Ph. L. : oui, cet environnement nous a poussé à nous saisir rapidement du nouvel instrument mis en place par la Commission, les réseaux d’excellence (REX).
PRIME fut l’un des premiers réseaux à être opérationnel en 2004. Il a immédiatement trouvé sa place en s’inscrivant « par nature » dans les objectifs assignés : la formation, les infrastructures partagées et la recherche de rupture (la « frontier science » anglosaxonne).
Quelle a été votre première priorité ?
Ph. L. : Quand vous êtes dans un domaine à la fois de petite taille et à la rencontre de plusieurs disciplines, la formation doctorale pose des problèmes difficiles : comment offrir aux doctorants, pour la plupart localisés dans de petits groupes, un espace d’échanges varié et l’accès aux multiples compétences spécifiques de la spécialité ? En réponse à ce questionnement, la première priorité du REX a été de développer un « parcours doctoral européen ».
Conférence doctorale annuelle, écoles d’hiver ou d’été, compétitions de poster dans toutes les conférences, et surtout possibilités de séjours de 3 à 9 mois dans un labo d’un autre pays : tels en sont aujourd’hui les ingrédients dont ont bénéficié plus de 200 doctorants en 4 ans.
Comment avez-vous abordé la question des indicateurs ?
Ph. L. : L’autre problème structurel tient en effet aux « infrastructures » de recherche partagées. Dans notre cas, il s’agit des indicateurs sur la science, la technologie et l’innovation. En France l’OST, un GIP qui rassemble les principaux organismes de recherche et les ministères qui financent la recherche a été créé pour les produire. Le problème auquel nous sommes confrontés tient donc aujourd’hui moins à la production des indicateurs de base qu’à la capacité de ces indicateurs de rendre compte des changements à l’œuvre. Par exemple jusqu’à récemment il était impossible de comparer la part et l’évolution du financement par projet dans le total des financements publics. Nous avons pu démontrer qu’on pouvait construire en moins de 3 ans, un nouveau type d’indicateurs et comparer les pays européens entre eux. Cette démonstration nous a conduit à mettre en place un réseau européen des concepteurs d’indicateurs (ENID) avec sa conférence biannuelle (la dernière a eu lieu à Oslo en 2008 et la prochaine aura lieu en 2010 à Paris), son école d’été périodique et maintenant sa propre association internationale qui prendra la suite de PRIME.
Comment faites-vous vivre l’agenda de recherche de la spécialité ?
Ph. L. : A question courte, une réponse longue en quatre points.
- Nous organisons une semaine annuelle d’échange : celle de 2008 aura lieu à Aix-en -Provence en décembre.
- Nous avons initié des états de l’art sur une série de questions spécifiques. Par exemple : sur les interactions entre capacités d’innovation des pays et R&D de défense ; sur le rôle de la R&D dans les biens publics comme moteur des capacités d’innovation des pays ou encore sur l’internationalisation de la R&D des grandes firmes et sa signification quant aux politiques nationales.
- Nous avons donné leur chance à des approches hétérodoxes dès lors que leur promoteur avait réussi à convaincre deux collègues d’autres pays. C’est ainsi que le projet AQUAMETH a permis de mettre au point une nouvelle méthode qui permette de comparer le positionnement et la performance des organisations multi-activités. C’était particulièrement important pour réfléchir autrement que par des rankings simplificateurs à la situation des universités européennes. Nous sommes passés de 3 pays à plus de 20, plusieurs articles et un ouvrage ont été publiés (Bonaccorsi et Daraio, 2007), et plusieurs rapports récents sur le futur de l’Europe mobilisent leurs données (par exemple : Challenging Europe’s research : rationales for the ERA, Avril 2008).
- Enfin, nous avons développé sur des questions alors émergentes des approches comparatives et agrégatives. Trois exemples, qui concernent des labos associés à Armines, illustrent bien cette dernière approche :
- Le premier porte sur les spin-off, ces entreprises issues des universités, un projet piloté par P. Mustar du CSI : que deviennent-elles ? quelles interventions publiques pour les faire émerger et croître ? L’approche européenne développée (projet REBASPINOFF) permet de montrer que les stéréotypes issus des USA sont probablement contreproductifs dans la construction des politiques, que les firmes sont plus un outil pour la circulation des connaissances de rupture qu’un moyen de générer de futures grandes firmes …
- Le deuxième porte sur la gouvernance des universités et la prégnance du discours sur le « new public management ». Le projet SUN, piloté par C. Paradeise (LATTS), montre qu’il s’agit là d’une reconstruction ex-post peu à même de rendre compte des dynamiques à l’œuvre, un enseignement important dans les turbulences actuelles.
- Le projet Nanodistrict, porté par nos collègues de Grenoble avec une participation importante du LATTS, met en exergue des dynamiques de développement des nano sciences et technologies très éloignées de ce qui s’est passé dans les technologies de l’information ou les biotechnologies. L’énorme concentration des compétences dans à peine 200 clusters dans le monde, la faible croissance européenne, les avancées très rapides de l’Asie amènent à questionner fortement les politiques tant nationales qu’européennes actuellement suivies. J’en mesure d’autant plus la portée que j’ai été récemment nommé président du comité sectoriel nano sciences et nanotechnologies de l’ANR.
Comment envisagez-vous l’après-PRIME ?
Ph. L. : Nous avons construit PRIME comme une expérience. Elle nous a rapidement convaincu de l’intérêt à rassembler nos forces en Ile de France (c’est le plus grand potentiel régional d’Europe dans le domaine). Nous avons créé l’IFRIS, un GIS qui rassemble les universités de Paris-Est, Paris XI et Paris XIII, Science Po, l’EHESS, le CNRS et l’INRA, pour nous donner les moyens de mieux faire vivre notre spécialité et notamment pour devenir un point d’ancrage des redéploiements européens qui se dessinent. Et l’un de nos premiers défis sera de penser au cadre pertinent pour inscrire dans la durée les fonctions collectives mises en exergue par PRIME.
Ph. L. : Les hésitations de la Commission (et encore plus du programme sciences sociales) sur le devenir des REX, la difficile gestation de l’institut européen des technologies, et la montée du ‘joint-programming’ illustrée par l’importance grandissante des ERA-Nets sont autant d’éléments qui traduisent les transformations que nous étudions et qui, bien évidemment, nous concernent !
En savoir plus :
www.prime-noe.com
www.armines-euromanagement.fr/PRIME
01/04/2010